Sartre, Jean-Paul, French philosopher and writer (1905-1980). Autograph letter signed.

[Brumath, June 1940].

4to. 3½ pp.

 12,000.00

Fine and long letter to his young mistress Wanda Kosakiewicz, written on the morning of the bombing of Paris by German troops in June 1940, a few days before Sartre arrested by the Germans on the Eastern Front: "Non, bien sûr, je ne râle pas, je ne suis pas fâché du tout et si je l'avais été je ne songerais plus à l'être, je n'ai qu'une envie, mais elle est vaine, c'est de te serrer dans mes bras ; j'ai trop de sujets d'inquiétude pour toi : ta radio et puis ce bombardement de Paris que j'ai appris ce matin. New-York annonce à la radio un millier de victimes, 250 morts et six ou sept cents blessés. J'ai reçu heureusement aujourd'hui une lettre de toi qui me dis que tu pars. Seulement je n'ose m'en réjouir, ma douce petite fille, parce que je sais bien quelle vie sinistre tu vas trouver à Laigle [dans le Perche]. Tu sais, dès que ça sera possible, on te fera revenir - et en tout cas le 1er septembre. Je me ronge un peu parce que j'avais tant voulu te sortir de Laigle et voilà que tu y retournes contrainte et forcée et c'est moi qui t'y envoie. Ça me fait un tout petit peu comme un manque de parole de ma part mais d'un autre coté, je ne veux pas te savoir exposée. Et puis j'imagine que Paris va devenir de plus en plus sinistre, ce n'est pas ce Paris là que je t'avais promis. Celui où je voulais te voir vivre, il est avec les vieilles lunes dans nos souvenirs. En tout cas, mon amour, je voudrais que tu trouves en arrivant à Laigle ce petit salut de moi, avec toute ma tendresse. Je t'aime plus fort que jamais. Je comprends très bien ce que tu veux dire quand tu écris que les rapports entre personnes te semblent réduits à rien et je vois comment cela peut se faire. Mais moi, c'est tout le contraire, ça les exaspère au contraire et je me sent tout farouche pour les conserver. Mon amour, quoi qu'il puisse arriver de catastrophique, tu es ma vie et je ne me laisserai pas priver de ma vie. Fort de cette assurance que je me suis donnée à moi-même, tu m'es plus proche que tu ne l'as jamais été, je ne fais pas de différence entre toi et moi. Je sais bien que ce sont des mots pour toi qui vas t'ensevelir à présent à Laigle. Mais tout de même, j'espère que ça te fera comme un accueil quand tu trouveras cette lettre. Pour les livres, je ne me rappelle plus trop la liste que je t'avais faite, mais je vais t'en faire une autre. Ce sont des livres souvent un peu difficiles mais intéressants. Schopenhauer: Le Monde comme volonté et comme représentation | Nietzsche: La volonté de puissance / La généalogie de la morale | Heidegger: Qu'est ce que la métaphysique | Scheler: Nature et forme de la sympathie | Freud: Trois essais de psychanalyse / La Psychanalyse / Le rêve | Delbos: Figures et doctrines de philosophes | Bergson: L'Évolution créatrice | Platon: Le Banquet - Phèdre - Phédon - La République | Il me semble que tu peux te lancer là-dedans. Ça te paraîtra peut-être un peu rebutant et obscur au début mais quoi que tu comprennes, tu ne pourras que progresser et puis naturellement tu n'auras qu'à me demander des explications. Ce bombardement m'a angoissé hier. Non que je te croie parmi ces victimes, mais j'imagine que Paris a dû être sinistre et puis ça commence à devenir sérieux. 1000 victimes et 80 immeubles détruits. Je suis heureux de penser que tu t'en vas. Mes parents vont foutre le camp aussi et le Castor serait évacué si ça devenait trop dur. Pour les gens je n'ai pas trop de crainte, seulement je commence à penser à la ville : elle me fait terriblement fragile, à présent. Plus fragile qu'une personne. Et tu sais comme je tiens à elle. Pour moi je suis toujours ici, en sécurité parfaite, mais je me fais un peu l'impression d'un crabe sur le dos, au milieu de tout ce remue-ménage, à faire ici l'ermite. Tu m'as fendu le cœur en disant que tu vis sur un fond de petite angoisse. Hélas, comme je voudrais t'épargner tout cela. Et puis il y a cette radio. Je crains un peu ta lettre de demain qui va m'apprendre à la fois ce qu'il en fut du bombardement et de la radiographie. Ma douce petite Wanda, tu sais je trouve que tu es en train de devenir une personne, tout doucement et sûrement. Tu es mille fois mieux de ce point de vue, dans cette guerre, que je n'aurais osé l'espérer l'an dernier. Ce qu'il faut c'est que tu sois une personne sans perdre rien de ton authenticité et il me semble que c'est tout juste comme ça que ça se passe. Je t'aime et je t'estime de toutes mes forces. Le Castor m'écrit que Bost [Jacques-Laurent Bost] est blessé. J'en suis bien aise il est à l'abri, à présent. Mais ça me fait un peu scandaleux qu'un éclat d'obus se soit enfoncé dans sa petite peau. Presqu'autant que si c'était dans celle d'Olga. Qu'est-ce que ça t'a fait, à toi, quand tu l'as appris? A demain, mon amour. Écris moi bien sagement, même si tu te sens toute ensevelie là bas. Rappelle toi qu'à présent je suis toujours inquiet de toi, où que tu sois. Je n'ai plus peur que tu cesse de m'aimer. J'ai confiance en ta tendresse, mais j'ai peur pour ta petite peau, pour ton corps, tu es menacée par le dedans et le dehors. Tu ne m'as jamais été si précieuse. Je t'aime passionnément. Je crève de ne pouvoir te tenir dans mes bras et t'embrasser sur tout ton corps".

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